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Policy Brief #4 - Commission d'enquête sur la prédation des capacités productives françaises
13 avril 2026  ·  Assemblée nationale — 17e législature
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Synthèse

Ces dernières semaines, les auditions portaient sur le fonctionnement interne des fonds (stratégies, rendements, pratiques). La commission élargit désormais son périmètre à l'environnement de contrôle, en convoquant deux types d'acteurs : la Compagnie nationale des commissaires aux comptes, le Conseil national des administrateurs judiciaires, et trois acteurs économiques ; Prudentia Capital, présenté comme un modèle alternatif aux fonds vautours, Saint-Gobain, auditionné pour éclairer dans quelles conditions Lapeyre a été cédé à Mutares et Europlasma concernant leur crédibilité et responsabilité dans la reprise.

La commission cherche désormais à comprendre comment les acteurs assermentés encadrent ces opérations, comment les liquidations se déroulent concrètement, et pourquoi le salarié reste insuffisamment protégé.

4 angles morts ont été identifiés dans la gouvernance :

  • Contrôle tardif : Les acteurs de contrôle (commissaires aux comptes, administrateurs judiciaires, tribunaux) interviennent tous une fois la dégradation déjà engagée, sans qu'aucun mécanisme ne permette d'anticiper.
  • Absence de suivi post-cession : Aucun dispositif ne vérifie les engagements pris par les repreneurs après la cession (une fois l'accord signé, les promesses n'ont plus de garant).
  • Zone grise juridique : Des pratiques potentiellement prédatrices demeurent légales tant qu'elles ne franchissent pas un seuil que la loi peine elle-même à définir.
  • Crédibilité et responsabilité du repreneur : la commission met en doute la capacité réelle de certains acteurs à mener un redressement industriel, notamment lorsque leur modèle repose sur des financements dilutifs ou des paris technologiques incertains, y compris sur des actifs à dimension stratégique.
Orientations par bloc politique

La majorité présidentielle acte les limites des outils existants (contrôle tardif, absence de suivi post-cession) mais reste dans une logique d'ajustement : renforcement de la transparence et meilleure articulation entre acteurs de contrôle, sans remise en cause du rôle des fonds dans l'économie.

LFI opère un glissement plus radical. Au-delà de la critique des fonds, elle conteste désormais un cadre légal qui permettrait des stratégies d’extraction de valeur et des reprises jugées opportunistes. Elle reproche à Saint-Gobain d’avoir privilégié un fonds vautour plutôt qu’un industriel, et, dans la lignée des échanges sur Europlasma, questionne directement la légitimité de certains repreneurs. Elle défend un renforcement massif de l’intervention publique (conditionnalité des financements, encadrement des flux intra-groupe, extension des responsabilités des cédants) ainsi que l’interdiction de versement de dividendes en cas de PSE.

Le RN, discret dans ces auditions techniques, pourrait se concentrer sur les aspects de souveraineté lors des auditions d'acteurs étrangers, notamment Apollo le 16 avril.

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Résumé des auditions
Ont été auditionnés
Compagnie nationale des commissaires aux comptes (CNCC) - Philippe Vincent, président

Objet de l'audition : La commission a cherché à mesurer ce que les commissaires aux comptes peuvent réellement détecter lorsqu'un fonds commence à fragiliser une entreprise via sa structure financière ou ses pratiques de remontée de valeur.

Points-clés :

Les commissaires aux comptes ne peuvent légalement ni juger une décision de gestion ni évaluer l'opportunité d'un LBO, ce qui les contraint à n'intervenir qu'une fois les effets déjà visibles dans les comptes.

Plusieurs signaux d'alerte peuvent être identifiés (tensions de trésorerie persistantes, management fees élevés, dividendes déconnectés de la performance, sous-investissement, endettement excessif porté par la cible) mais leur détection reste tributaire de leur matérialisation comptable.

La procédure d'alerte, graduelle et non contraignante, leur permet de saisir le président du tribunal sans leur donner aucun pouvoir pour bloquer une stratégie jugée dangereuse.

La loi Pacte (2019) a aggravé cette situation en dispensant les PME de commissaire aux comptes, retirant ainsi le dispositif de détection précoce précisément du segment le plus exposé aux défaillances.

Signal politique
Le système français détecte ex post ce qu'il ne sait pas empêcher en amont. La loi Pacte (2019) a créé un angle mort de surveillance dans les PME, segment le plus vulnérable aux reprises prédatrices.
Prudentia Capital - Dominique Zwerger, associé fondateur

Objet de l'audition : La commission a cherché à comprendre les particularités du marché du retournement et à déterminer si un fonds français peut intervenir dans une entreprise en difficulté sans reproduire les pratiques des fonds de retournement étrangers.

Points clés :

Prudentia se distingue des fonds de retournement étrangers sur trois points structurels : absence de management fees facturés aux entreprises en portefeuille, rémunération uniquement indexée sur la performance de sortie, et présence de Bpifrance comme co-investisseur. Le modèle repose sur une intervention industrielle avec une vision long terme.

L'audition met en évidence le sous-financement structurel des situations de retournement en France et la nécessité de structurer un écosystème domestique capable d'investir dans les entreprises en difficulté pour limiter le recours aux fonds étrangers.

Le sujet de la création d'un fonds souverain dédié au retournement a été abordé, Prudentia mettant en avant plusieurs conditions : une gestion assurée par des acteurs issus du secteur privé et selon des standards d'investissement privés, ainsi qu'une exigence de retour sur investissement équivalente entre entreprises en difficulté et entreprises en bonne santé.

Signal politique
La commission fait émerger l'hypothèse d'un cadre public de soutien au retournement afin de structurer une alternative nationale aux fonds étrangers.
Conseil national des administrateurs judiciaires (CNAJMJ) - Florence Thulier-Polge, présidente, François Legrand, vice-président, & Sébastien Velez, directeur général

Objet de l'audition : La commission a cherché à comprendre le rôle des administrateurs judiciaires dans le choix du repreneur et s'ils sont réellement capables d'empêcher des reprises lorsqu'une suspicion de comportements prédateurs est détectée.

Points-clés :

Le tribunal juge les capacités du repreneur sur trois critères (maintien de l'activité, sauvegarde de l'emploi, apurement du passif) sans pouvoir anticiper son comportement futur.

Une fois l'acte signé, la mission de l'administrateur s'arrête et il n'existe aucun suivi post-cession systématique, aucun contrôle des engagements.

Les pratiques de remontée de valeur (dividendes, management fees, restructurations internes, flux intra-groupe) ne peuvent être sanctionnées que si elles sont juridiquement qualifiées d'abusives ou frauduleuses, ce qui suppose un seuil de preuve élevé.

Les structures capitalistiques complexes, souvent internationales, limitent la capacité d'investigation et rendent difficile l'identification des responsabilités effectives.

Signal politique
Le droit français ne sait pas traiter une stratégie prédatrice qui reste formellement légale. La faille est précise : il n'existe aucun mécanisme pour qualifier l'extraction de valeur post-reprise, dividendes, management fees ou flux intra-groupe, en deçà du seuil de la fraude démontrable. C'est un vide normatif.
Saint-Gobain - Benoît Bazin, directeur général

Objet de l'audition : Comprendre pourquoi Saint-Gobain a choisi de céder Lapeyre à Mutares, alors que ce fonds était contesté et que les représentants du personnel s'y opposaient fortement.

Points-clés :

Saint-Gobain justifie la cession par une logique stratégique, Lapeyre ne relevant plus de son cœur de métier B2B, dans le cadre d'un processus de sélection présenté comme long, structuré et encadré par des conseils externes.

Le choix de Mutares est défendu au regard de sa solidité financière, de son expérience opérationnelle et de la crédibilité de son projet, assorti de garanties négociées (abondement, fiducies, plafonnement des frais, interdiction temporaire de distributions).

La commission conteste cette décision en soulignant que les pratiques de Mutares étaient connues et que le choix du repreneur pourrait traduire une priorité donnée à la sortie la moins coûteuse plutôt qu'à la solution la plus protectrice pour les salariés.

Le rapporteur s'interroge sur la responsabilité du cédant, en questionnant l'absence de cadre imposant des obligations durables sur le choix du repreneur et ses conséquences post-cession.

Signal politique
La commission étend la responsabilité du cédant dans le choix du repreneur, ouvrant la voie à un encadrement des cessions en intégrant des critères liés au profil du fonds et à sa réputation.
Europlasma - Jérôme Garnache-Creuillot, PDG, Julien Morelle, secrétaire général, Laurent Collet-Billon, administrateur

Objet de l'audition : La commission a cherché à établir si le modèle Europlasma avec des rachats en série d'entreprises en redressement judiciaire financés via OCAPSA par un fonds offshore, relève du retournement industriel ou d'une prédation déguisée, et à mesurer les conséquences sur les emplois, les investissements et les capacités de défense nationale.

Points-clés :

Présentées comme le seul financement accessible post-redressement judiciaire, les OCAPSA d'Alpha Ocean Blue (ABO), fonds basé au Bahamas, génèrent une dilution massive du capital, publiquement signalée par l'AMF. La légalité de ce dispositif est contestée depuis un arrêt de la Cour de cassation de juillet 2025. ABO, seul invité de la commission à ne pas s'être présenté à la convocation, dont le fondateur a été condamné par l'AMF en 2024, n'a pas d'agrément confirmé pour les émettre.

Sur les Fonderies de Bretagne et Val d'Une, moins de 60 % des investissements promis ont été réalisés, aucun obus certifié n'a été produit, et les financements publics conditionnés (FDES, avances remboursables) n'ont quasiment pas été déclenchés (4 millions d'euros seulement reçus sur l'ensemble du périmètre depuis 2019). Le cadre des plans de cession ne prévoit aucun mécanisme de contrôle ex post contraignant.

Signal politique
L'État a confié une partie de sa souveraineté industrielle en matière de défense, notamment la seule production française d'obus de 155 mm, à un groupe sous-capitalisé, financé par un fonds opaque et non auditionnable, dont les engagements de reprise sont systématiquement révisés à la baisse. Le cadre juridique des plans de cession au tribunal de commerce ne prévoit aucun mécanisme de contrôle ex post des engagements du repreneur, laissant les salariés, les fournisseurs et l'État sans recours effectif une fois le jugement prononcé.
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Agenda
Jeudi 9 avril 2026 Prévisionnel

09h00 — Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance

11h00 — Table ronde avec les représentants de France Industrie, du Mouvement des entreprises de taille intermédiaires (Meti) et de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME)

14h00 — Jérôme Cesbron, président de Notaires conseils d'entreprise (NCE)

15h15 — Cédric Dubourdieu, associé et responsable France de BC Partners

Jeudi 16 avril 2026 Prévisionnel

09h00 — Patrick Sayer, président du tribunal des activités économiques de Paris (huis clos)

10h45 — Alex van Hoek, responsable Europe private equity d'Apollo Global Management

14h00 — Fanny Letier, co-fondatrice de GENEO Capital entrepreneur

15h15 — Représentants de la Commission européenne

Vendredi 17 avril 2026 Prévisionnel

09h00 — Table ronde avec des représentants de salariés du groupe Atos

11h30 — Philippe Salle, président-directeur général d’Atos

Jeudi 23 avril 2026 Prévisionnel

09h00 — Hélène Bourbouloux, administratrice judiciaire et associée gérante de FHBX (huis clos)

10h45 — Table ronde avec des représentants de la direction générale du Trésor, de la direction générale des entreprises (DGE) et de l’Agence des participations de l’État (APE)

12h15 — François Jerphagnon, directeur général et membre du comité exécutif, et Mathias Burghardt, directeur général délégué d’Ardian France