⚡ AUGUR ADVISORY  ·  POLICY BRIEF
Policy Brief #6 - Commission d'enquête sur la prédation des capacités productives françaises
19 mai 2026  ·  Assemblée nationale — 17e législature
01
Synthèse

La commission élargit son périmètre à quatre nouveaux thèmes : les failles structurelles du dispositif de protection des actifs sensibles, l'absence de surveillance des entreprises sous LBO par les experts-comptables depuis la loi Pacte, la responsabilité civile des fonds de retournement en cas de non-respect de leurs engagements de reprise, et la gouvernance opaque de la filière de défense face à une demande croissante d'investisseurs privés. Le cas Atos est revenu de façon centrale dans les trois auditions administratives..

La commission a auditionné des membres du gouvernement en exercice et anciens ministres (Bruno Le Maire, ancien ministre de l'Économie ; Roland Lescure, ministre de l'Économie en exercice ; Marc Ferracci, ancien ministre chargé de l'Industrie), les directions de Bercy (Direction générale du Trésor, Direction générale des entreprises, Agence des participations de l'État, Comité interministériel de restructuration industrielle), la profession comptable (Fédération des experts-comptables et commissaires aux comptes) et les services de l'armement (Délégation générale pour l'armement, Direction de l'industrie de défense).

Quatre thèmes ont été identifiés dans ces auditions :

  • (i)Protection juridique des actifs sensibles d'Atos présente des failles. Bercy admet ne pas connaître précisément les structures des holdings luxembourgeoises interposées et reconnaît qu'en cas de dépôt de bilan, le droit néerlandais primerait sur le droit français. La Délégation générale pour l'armement concède que si les actifs sont portés au Luxembourg, c'est précisément pour positionner les créanciers sous un droit étranger plus favorable. Ces aveux ouvrent la voie à une mesure législative imposant la domiciliation des actifs sensibles en France.
  • (ii)Angle mort de surveillance dans les entreprises sous LBO. La loi Pacte a réduit de 64 % le nombre de mandats de commissaires aux comptes, ramenant leur nombre de 260 000 en 2018 à 94 000 aujourd'hui. La Fédération des experts-comptables montre que 93 à 97 % des entreprises se présentant au tribunal de commerce n'ont plus de commissaire aux comptes : c'est précisément dans cette zone d'ombre que se déploient les pratiques "de captation" étudiées par la commission.
  • (iii)Précédent contentieux qui change les règles du jeu pour les fonds de retournement. L'action en responsabilité civile lancée le 11 janvier 2026 contre Greybull Capital pour non-respect de ses engagements pris en contrepartie d'aides publiques marque un tournant : c'est la première fois que l'État poursuit un fonds devant le tribunal des affaires économiques pour manquement à ses engagements de reprise. Trois ministres successifs ont confirmé cette ligne. L'État ne se privera plus d'exercer ce type de recours.
  • (iv)Fenêtre d'investissement s'ouvre dans la défense, tandis que la gouvernance de la filière munitionnaire est mise en cause. La Délégation générale pour l'armement confirme un déficit d'offre de fonds français dans la base industrielle et technologique de défense et dialogue hebdomadairement avec des candidats à l'investissement. Simultanément, la Direction de l'industrie de défense révèle une opacité de gouvernance qui pourrait conduire à des recommandations plus contraignantes qu'attendu sur ce secteur.
Orientations par bloc politique

Le bloc macroniste a mis en avant l'allongement des délais de déport, l'encadrement des obligations convertibles, la présence d'un commissaire aux comptes obligatoire en LBO. Un durcissement des diligences réglementaires sur les opérations françaises et un risque accru de mise en cause nominative des fonds dans le débat public sont à prévoir.

La France insoumise et la gauche exploitent les aveux de certains auditionnés pour porter une critique systémique du modèle. Elles poussent des propositions radicales comme la nationalisation d'urgence des actifs stratégiques de défense, la conditionnalité totale des aides, l'interdiction des dividendes en LBO, qui, même si elles n'aboutissent pas telles quelles, durcissent le cadre des négociations législatives et exposent les fonds de retournement et les fonds créanciers à un risque contentieux croissant.

Les droites sont quasi-absentes des travaux de la commission, ce qui dit beaucoup de cette commission d'enquête, portée à l'initiative de LFI. Le RN ne s'est présenté à aucune audition. Seule Émilie Bonnivard (LR) a assisté à deux séances et posé des questions ciblées : le contrôle des aides de l'État aux repreneurs, en prenant le cas Atos comme exemple, l'allongement des délais de déport pour les hauts fonctionnaires passant dans les fonds, et le renforcement du contrôle des investissements étrangers. Ces trois sujets correspondent précisément au bloc transpartisan qui avancera dans le rapport final. Son positionnement montre qu'une droite modérée pourrait soutenir certaines recommandations ciblées.

02
Résumé des auditions
Ont été auditionnés
Mercredi 30 avril 2026
Ancien ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle - Bruno Le Maire

Objet de l'audition : La commission a cherché à évaluer la responsabilité de l'ancien ministre dans les décisions qui ont permis l'entrée de fonds étrangers dans des actifs stratégiques, notamment Atos, Europlasma et Ascoval.

Points clés :

Bruno Le Maire défend une thèse unique selon laquelle le problème de la France est le manque structurel de capital privé et non un excès de fonds. Il appelle à l'alignement des ratios prudentiels européens sur les ratios américains pour libérer des dizaines de milliards supplémentaires, ce qui l'isole au sein du bloc macroniste et le place en opposition frontale avec la rapporteure.

Il reconnaît l'existence d'excès individuels à sanctionner mais refuse la prémisse de la commission selon laquelle la prédation constituerait un phénomène structurant. Sur Atos, il assume la distinction entre infogérance non stratégique et supercalculateurs, que la commission conteste. Sur Europlasma, il a déclaré ne pas connaître le fond du dossier et ignorer ce que sont les obligations convertibles en actions avec bons de souscription.

La commission documente par ailleurs nommément la porosité entre haute fonction publique et fonds d'investissement. Le ministre concède un allongement possible des délais de déport de trois à cinq ou sept ans pour les postes les plus sensibles.

Signal politique
La commission a documenté nommément la porosité entre anciens hauts fonctionnaires de Bercy et fonds d'investissement. Le fait que Bruno Le Maire lui-même ait concédé à un allongement des délais de déport transforme ce sujet en risque de réputation opérationnel : toute nomination d'un ancien fonctionnaire sensible dans les vingt-quatre à trente-six prochains mois sera exposée à une mise en cause publique dans le sillage du rapport. Les fonds envisageant ce type de recrutement doivent anticiper ce risque.
Ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle - Roland Lescure

Objet de l'audition : La commission a cherché à évaluer la vision du ministre en exercice sur les fonds, les obligations convertibles en actions et la protection des actifs souverains, avec une mise en cause nominative sur les dossiers LMB Aerospace, Atos, Val d'Une et Greybull.

Points clés :

Roland Lescure reconnaît explicitement l'existence de pratiques prédatrices et confirme avoir personnellement signalé Alpha Blue Ocean à l'Autorité des marchés financiers pour suspicion de manipulation de cours. Il se déclare favorable à l'interdiction des obligations convertibles en actions sur le modèle britannique, mais conditionne l'atterrissage législatif à une stabilité parlementaire qu'il estime insuffisante aujourd'hui.

La révélation majeure de l'audition est que les activités de systèmes de défense et de cybersécurité d'Atos ont vocation à être cédées par le groupe. Cette cession sera soumise au contrôle des investissements étrangers en France et constitue une opportunité d'investissement pour les acteurs français de la défense souveraine.

Le ministre plaide pour la création de fonds de pension français et pour un élargissement de la mission de Bpifrance vers la gestion d'actifs de fonds de pension publics, sujet qu'il déclare vouloir porter lors de la campagne présidentielle de 2027. Sur LMB Aerospace, il concède des délais d'instruction anormaux et impute l'irrégularité à l'instabilité gouvernementale.

Signal politique
La cession des activités de systèmes critiques et de cybersécurité d'Atos constitue une opportunité concrète pour les fonds de défense français acceptant le cadre de la Délégation générale pour l'armement. Sur l'interdiction des obligations convertibles en actions, Roland Lescure est favorable sur le fond mais conditionne ce législatif à une stabilité parlementaire qu'il juge aujourd'hui insuffisante.
Ancien ministre chargé de l'Industrie et de l'Énergie - Marc Ferracci

Objet de l'audition : La commission a cherché à comprendre les décisions prises par le ministre sous sa période de responsabilité, notamment sur Europlasma et la Fonderie de Bretagne, Greybull Capital et NovAsco (ex-Ascométal), et Mutares.

Points clés :

Marc Ferracci juge que c'est la régulation des fonds qui doit être renforcée — et non celle des banques assouplie. En rejoignant sur ce point le diagnostic de la Fédération bancaire française, il crée les conditions d'une coalition législative transpartisane.

Sur Europlasma et la Fonderie de Bretagne, il défend la reprise en l'absence d'alternative, en s'appuyant sur l'alignement des élus locaux, des syndicats. Il confirme avoir demandé à ses services d'expertiser une action civile contre Greybull pendant son mandat, expertise conduite après son départ et conclue par une action en responsabilité civile le 11 janvier 2026, confirmant un continuum d'action de l'État sous trois ministres successifs.

Signal politique
L'action contre Greybull marque un tournant : l'État a désormais démontré sa volonté et sa capacité à poursuivre un fonds en justice pour non-respect de ses engagements de reprise. Tout fonds de retournement ayant bénéficié d'aides publiques sans les honorer s'expose au même type de recours. En parallèle, l'encadrement des frais de gestion et des dividendes récapitulatifs en LBO est en voie de codification, ce qui implique de revoir les modèles de rendement fondés sur des remontées précoces de dividendes.
Mercredi 6 mai 2026
Direction générale du Trésor — Direction générale des entreprises — Agence des participations de l'État — Comité interministériel de restructuration industrielle - Claire Cheremetinski, Thomas Courbe, Alexis Zajdenweber et Gaëtan Rudant

Objet de l'audition : La commission a cherché à évaluer la robustesse du dispositif de protection des actifs sensibles — notamment Atos et Vancorex/Exalia — et la transparence du portefeuille de Bpifrance.

Points clés :

L'administration défend la doctrine selon laquelle la souveraineté réside dans les droits juridiques et non dans la nationalité du capital : l'action de préférence et la convention de sécurité suffiraient à protéger les actifs sensibles d'Atos indépendamment de la nationalité étrangère des actionnaires. La commission conteste cette suffisance.

La concession la plus lourde porte sur la double holding luxembourgeoise : l'administration admet ne pas connaître précisément ces structures et reconnaît qu'en cas de dépôt de bilan, le droit néerlandais primerait sur le droit français. Le Comité interministériel de restructuration industrielle n'est pas partie prenante dans les négociations du plan de sauvegarde d'Atos, ce qui révèle l'absence d'instrument public d'arbitrage dans les restructurations stratégiques.

Sur Bpifrance, la Direction générale du Trésor confirme l'absence de liste publique des participations indirectes via l'activité de fonds de fonds, une opacité que la commission juge anormale pour une banque publique.

Signal politique
Les aveux de Bercy sur la double holding luxembourgeoise rendent probable une mesure législative imposant la domiciliation des actifs sensibles en France ou étendant les protections françaises aux structures de portage offshore en cas de procédure collective.
Jeudi 7 mai 2026
Fédération des experts-comptables et commissaires aux comptes - Emmanuel Gauzy, président

Objet de l'audition : La commission a cherché à évaluer l'impact de la loi Pacte sur la surveillance des entreprises sous LBO et le phénomène de captation des professions réglementées par les fonds.

Points clés :

La Fédération documente une contraction de 64 % des mandats de commissariat aux comptes depuis la loi Pacte, leur nombre étant passé de 260 000 en 2018 à 94 000 aujourd'hui. Elle établit que 93 à 97 % des entreprises qui comparaissent devant les tribunaux de commerce n'ont plus de commissaire aux comptes, ce qui constitue précisément la zone aveugle où se déploient les pratiques étudiées par la commission.

La commission valide sans réserve les cinq axes de propositions de la Fédération : désignation obligatoire d'un commissaire aux comptes allégé dans toutes les filiales sous LBO, rapport spécifique sur les flux intragroupes, déclaration fiscale certifiée des conventions intragroupe sur le modèle des prix de transfert, période minimale de détention avec encadrement des dividendes récapitulatifs, et création d'un label de bonnes pratiques de capital investissement.

Sur la captation des professions réglementées, la Fédération identifie comme une ligne rouge l'entrée de fonds au capital des cabinets d'expertise comptable via des actions de préférence qui contournent le seuil des deux tiers des droits de vote, une mécanique identique à celle observée pour les laboratoires médicaux et les cabinets de radiologie.

Signal politique
La désignation obligatoire d'un commissaire aux comptes dans toutes les filiales sous LBO est la mesure la plus consensuelle de cette séquence d'auditions et la plus susceptible d'être adoptée. Elle rendra inévitable la transparence sur les frais de gestion, les redevances et les flux intragroupes.
Délégation générale pour l'armement — Direction de l'industrie de défense - Patrick Pailloux, délégué général pour l'armement, et Benoît Laroche de Roussane, directeur de l'industrie de défense

Objet de l'audition : La commission a cherché à évaluer la robustesse du dispositif de protection de la base industrielle et technologique de défense face aux fonds, notamment sur Atos et Europlasma.

Points clés :

La Délégation générale pour l'armement défend une souveraineté différenciée fondée sur quatre critères : la sensibilité de l'objet, la disponibilité des sources, la résilience et le coût-délai de substitution, et non sur la nationalité de l'actionnaire. Elle confirme que les activités de systèmes critiques et de cybersécurité d'Atos sont substituables, ce qui justifie leur maintien dans le groupe sous convention de sécurité sans nationalisation, tout en admettant que cette substitution n'est pas immédiate.

Sur la double holding luxembourgeoise, la Délégation reconnaît que si les actifs sont portés au Luxembourg, c'est précisément pour positionner les créanciers sous un droit étranger plus favorable, cette concession valide le diagnostic parlementaire d'une faille structurelle dans le dispositif de protection.

Sur Europlasma et les Forges de Tarbes, la Délégation confirme une montée en puissance réelle de la production mais reconnaît que les annonces portant sur des centaines de milliers d'obus sont incompatibles avec la capacité industrielle du site. Elle indique disposer d'un dialogue hebdomadaire avec des fonds souhaitant entrer dans la défense, signalant un déficit d'offre de capitaux français dans ce segment.

Signal politique
La Délégation générale pour l'armement confirme un déficit d'offre de fonds français dans la défense et cherche activement des investisseurs compatibles avec ses contraintes. C'est un signal d'entrée pour les fonds prêts à accepter convention de sécurité, pacte d'actionnaires et engagement de long terme. La cession des activités de systèmes critiques et de cybersécurité d'Atos et les Forges de Tarbes sont les deux dossiers à instruire en priorité. En sens inverse, les fonds opérant via des obligations convertibles ou des structures de portage offshore sur des cibles de la base industrielle et technologique de défense s'exposent à un durcissement réglementaire ciblé dans les douze prochains mois.
À noter — 11 mai 2026

La rapporteuse Aurélie Trouvé (LFI) et sa collègue Elisa Martin se sont rendues dans les locaux parisiens de plusieurs fonds auditionnés (Mutares, Apollo, Tikehau Capital, EQT) accompagnées de journalistes. Une opération de communication destinée à matérialiser physiquement la notion de "prédation" et à entretenir la pression médiatique sur la commission à l'approche de la remise du rapport.

03
Agenda
Jeudi 21 mai 2026 Prévisionnel

À confirmer — Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance (réaudition — liste exhaustive des participations directes et indirectes du fonds de fonds demandée par la commission)

16 juin 2026 — Remise du rapport final Échéance

Le rapport final de la commission doit être remis à l'Assemblée nationale le 16 juin 2026. L'audition de Nicolas Dufourcq le 21 mai devrait être l'une des dernières avant la clôture des travaux.

Révision de la loi de programmation militaire : L'intégration probable des dispositions issues du projet France Munitions ouvre une fenêtre d'entrée pour les fonds compatibles avec le cadre de la Délégation générale pour l'armement.